La pièce commence dans une atmosphère de chantier naval: une symphonie de
bruits de marteaux et d'enclumes. Un brouhaha d'ordres incompréhensibles
s'élèvent, des étincelles éclairent la scène, les ouvriers se pressent.
S'élevant de la masse de tuyaux se dessine bientôt la proue du navire, haute de
plusieurs mètres. Une roue à aubes pour moteur, des grues de chargement, le
pont de la cabine des commandes: en peu de temps surgit un géant des mers. L'un
des mythes du XXème siècle
surgit du chaos en un tournemain, comme par magie. Suit le baptême du navire.
Le propriétaire, énorme et arrogant, occupe la cabine de luxe avec sa
maîtresse. Puis vient la mise à l'eau. Un machiniste cul-de-jatte actionne un
énorme cylindre avec sa béquille: c'est lui qui, en boîtant, assure la
propulsion et maintient le bateau en mouvement.
La fanfare de bord joue un air d'au revoir dissonant. Peu après, le paquebot de luxe heurte l'iceberg.
Mais personne ne semble s'en apercevoir ou surtout s'en préoccuper. Un banquet
est organisé autour d'un énorme cochon et de véritables fontaines de champagne
tandis que les musiciens, suspendus aux grues de chargement, assurent le fond
musical. L'atmosphère à bord est à la détente. Seul le machiniste, à l'image de
Sisyphe, se bat dans la salle des machines contre le désastre qu'il voit venir,
inéluctable. Il essaie encore de réparer la fuite avec sa béquille. Mais le
filet d'eau se transforme déjà en torrent. Le machiniste est impuissant. Les
signes précurseurs de la catastrophe sont maintenant très clairs, et pourtant
ignorés, envers et contre tout. On prend un bain, le cuisinier plume un poulet,
des matelots sont affectés au nettoyage du pont. Jusqu'à ce que l'eau gagne,
jusqu'à ce que le navire soit en flammes et se rompe... et coule. Le "Titanic",
merveille technique, devient une tombe collective, au cours d'une énorme fête
apocalyptique, une orgie magnifique, décadente et lugubre.